L'édito de RP
Ce qui relevait autrefois de l’exception tend aujourd’hui à se banaliser, au point de s’installer durablement dans les faits divers et le quotidien des routes.
Je ne vais pas te parler des jolis noms d’oiseaux que tu profères à travers la vitre, de tes coups de klaxon rageurs, de tes refus de priorité ou de tes queues de poisson banalisées. Non ! Je vais te parler du refus d’obtempérer.
Longtemps cantonné au rang d’infraction marginale, c’est pourtant devenu un symptôme inquiétant de notre époque. Un peu comme toi, l’habitué du comptoir qui ne paie jamais sa tournée, mais qui revient quand même tous les soirs resquiller quelques verres.
Il fut un temps — pas si lointain que ça, certains diront « avant » en soupirant — où l’allumage d’un gyrophare suffisait. Tu te rangeais sur le bas-côté, parfois en maugréant derrière le volant, parfois en cherchant la carte grise comme si tu cherchais tes lunettes alors qu’elles étaient sur ta tête, mais tu t’arrêtais et tu coopérais. Parce que pour toi, à cette époque, la loi, c’était la loi. Un gendarme, un policier, un maire, un instituteur, et je dirais même un curé du village (quand il y en avait), ça t’inspirait le respect. Et prendre la fuite ? Mais tu rigoles, ça ne te venait même pas à l’esprit. Tu laissais ça au scénariste d’un film à la Belmondo.
Aujourd’hui, le scénario a changé. Un contrôle routier banal, un gyrophare qui s’allume… et voilà que tu es prêt à transformer la départementale 118 en circuit de Formule 1, avec virages serrés, ligne droite à fond… l’option « je sens bien que je vais les semer… ! » ne fait aucun doute dans ton esprit.
Mais, malheureusement, les faits divers se suivent, se ressemblent et finissent trop souvent mal. Mais pas seulement à l’autre bout de la France, non ! Chez nous aussi. Les routes audoises, pourtant plus habituées aux tracteurs et aux voiturettes sans permis qu’aux bolides, n’échappent pas à la mode. Et parfois, comme récemment à Carcassonne, la partie se termine en drame.
Alliance Police Nationale 11 le rappelle, sans humour cette fois : le refus d’obtempérer est un fléau qui n’épargne pas le département. Des mineurs à bord de véhicules volés, sans permis, roulant comme s’ils avaient neuf vies, mettent en danger tout le monde : eux-mêmes, les autres usagers et les forces de l’ordre, qui n’ont pas signé pour jouer aux cascadeurs.
Dans une affaire récente, le policier ayant fait usage de son arme de service a été hospitalisé en état de choc. Entendu comme mis en cause libre, il a agi, selon Alliance Police Nationale 11, en état de légitime défense : il se sentait en danger, tout comme ses collègues présents dans le véhicule. Et même quand on est aguerri, sortir son arme n’a rien d’anodin. Ce n’est pas comme sortir le sécateur pour tailler la haie ou la vigne. Les conséquences, elles, laissent des traces.
Alors pourquoi fuir ? Bien sûr, il y a la peur de la sanction, l’absence de permis ou d’assurance, le sentiment d’être déjà dans le « caca » jusqu’au cou. Mais il y a surtout cette défiance envers l’autorité, cette idée — aussi tenace qu’un chiendent dans le jardin — que la loi serait une provocation et que la fuite serait une solution. Une idée fausse, et souvent dramatique.
Car le refus d’obtempérer n’est jamais anodin. Il met en danger tout le monde. En une fraction de seconde, il peut bouleverser des vies, endeuiller des familles, marquer des policiers à vie et stopper net des trajectoires qui n’auraient jamais dû finir ainsi.
Les sanctions judiciaires se sont durcies, c’est vrai : prison, retrait de permis, casier judiciaire. Mais le plus lourd reste le prix humain. Chaque drame relance les mêmes débats, les mêmes tensions, sans qu’on prenne toujours le temps de s’attaquer à la racine du problème.
La responsabilité est collective. Elle concerne ceux qui n’ont pas su — ou pas pu — transmettre que la loi n’est pas un défi à relever, mais un cadre commun. Elle interroge une société qui peine à poser des repères clairs et préfère souvent réparer, toujours après coup, plutôt que prévenir en amont.
Éducation routière, dialogue, sensibilisation dès le plus jeune âge : tout cela existe, mais reste trop peu utilisé. On gagnerait peut-être à y mettre autant d’énergie que l’on en met pour toi, oui toi, quand tu prends un malin plaisir à écraser l’accélérateur pour soi-disant « gagner du temps », alors que tu n’en manques pas.
Refuser d’obtempérer n’est ni courageux ni rebelle. Ce n’est pas un acte de bravoure, mais un pari absurde contre la réalité. Un pari que celui qui le tente perd le plus souvent, avant même d’en mesurer le prix.
RP



