ÉDITO
La décentralisation industrielle, lancée dans les années soixante, a marqué le début du déclin des bassins industriels traditionnels comme elle continue à marquer, aujourd’hui encore, l’ensemble de ces hommes et femmes qui ont reconstruit la France, avant que cette dernière ne les sacrifie sur l’autel de la «nécessaire» rentabilité.
Après le textile, la sidérurgie, la chaussure, le téléphone, la télé… voici donc l’électroménager. Prochaine étape : l’automobile. Puis la bicyclette. Puis la brouette… Le tsunami est déjà là, on discute encore de la couleur des bouées de sauvetage.
Des corps qui se plient, des mains qui s’activent, de sueur, de cambouis, de gestes chaque jour mille et mille fois répétés… La France en bleu de chauffe et chaussures de sécurité travaille toujours.
Mais ces hommes et ces femmes disparaissent peu à peu de notre champ visuel. Il faut des fermetures d’usines et des vies qui s’écroulent pour que l’on redécouvre, étonnés, leur existence.
Désormais, on ne se dit plus « ouvrier ». On préfère le nom d’ « opérateur » ou de « technicien ». Sept millions de travailleurs sont ainsi « ouvriers » sans vraiment le savoir eux-mêmes.
La France construit l’Europe mais ne sait toujours pas réformer son industrie.
Et, en quelques jours à peine, la France a réussi encore un splendide grand écart industriel.
D’un côté, Brandt ferme boutique et laisse 700 salariés avec un badge inutile et une machine à café en souvenir.
De l’autre, Mistral, pépite française de l’intelligence artificielle, prend son envol vers Lausanne, attirée par un climat plus doux - fiscalement parlant - et un air moins chargé en réunions. Alors, oui, pendant qu’on essuie une larmichette devant les usines qui ferment, l’avenir, lui, a déjà décollé, siège côté hublot, au-dessus du lac Léman, boisson incluse.
Brandt qui meurt et Mistral qui s’en va, ce n’est pas un hasard. C’est un concept. Deux faces d’une même pièce : celle qu’on n’a jamais voulu investir à temps ; avec la question de la désindustrialisation de la France voulue par les gouvernements successifs, dès les années soixante.
Rappelons quand même qui était Brandt : la dernière grande marque française d’électroménager, celle qui fabriquait des lave-linge capables de survivre à trois générations, deux déménagements et un chat enfermé par erreur dans le tambour. Une robustesse suspecte. Forcément, ça ne pouvait pas durer.
Alors, comme d’habitude, on sort l’explication magique, la formule incantatoire : « C’est le coût du travail ». Traduction simultanée : « Nous vivons trop bien, trop longtemps, trop protégés, trop tout… pendant que d’autres paient leurs salariés à la poignée de riz bio non labellisé ».
Sauf que la vérité est bien plus vexante. Si la Chine nous dépasse aujourd’hui, ce n’est plus parce qu’elle produit moins cher, c’est parce qu’elle produit mieux, plus vite, plus robotisé, et avec plus d’intelligence.
Pendant que nous, en Europe, investissons dans la parlotte stratégique : colloques, rapports, tables rondes, sous-commissions et grands débats intitulés : « L’industrie de demain : enjeux, perspectives et buffet de clôture ».
Résultat : Brandt est mort. Mistral est parti.
Et on débat encore pour savoir si le bouton « ON » doit être à gauche, à droite, ou bien au centre.
Fin du programme « linge sale ». Essorage lent. Position : « délicat »… très délicat !
RP



