Tour Lapasset
Décryptage d’un monument méconnu : la « Tour ronde » de la Toulzane ou « Tour Lapasset ».
La « Tour ronde » de la Toulzane, connue aussi aujourd’hui sous le nom de Tour Lapasset, est un des édifices les plus emblématiques de Limoux. Elle fait partie intégrante de notre paysage urbain et malgré tout, nous passons très souvent à côté d’elle, à pied ou en voiture, sans vraiment la regarder et se remémorer le rôle important qu’elle a joué dans la défense de notre cité.
Son histoire, comme celle des fortifications limouxines, est trop longtemps restée méconnue. Heureusement, son étude en 2023 par les archéologues de l’INRAP (et en particulier par Manuel Dudez) est venue combler certaines de nos lacunes. Nous appréhendons mieux désormais les étapes de sa construction et de ses diverses transformations depuis la fin du Moyen Âge jusqu’au milieu du XIXe siècle. Alors qu’on annonce sa prochaine restauration et réhabilitation, je vous propose de décrypter ensemble l’histoire de ce monument historique, un des plus importants de notre cité.
La muraille de la ville, une affaire publique
Au XIIIe siècle, la ville de Limoux se dote, sur la rive gauche de l’Aude, de nouveaux faubourgs parmi lesquels figurent ceux de la Toulzane et du Bourguet Neuf (entre l’actuelle rue Jean-Jaurès et la rue du Palais). Une nouvelle muraille, faite probablement en partie en pierre en partie en murs de terre sèche, ainsi qu’un fossé, vient englober et protéger ces nouveaux quartiers. La porte de Toulzane (la « porte toulousaine », bâtie en direction de Toulouse) est mentionnée en 1278 et 1289. Au milieu du XIVe siècle, alors que s’annonce la Guerre de Cent Ans, cette fortification est en mauvais état. Le roi Philippe VI accorde aux consuls de la ville de Limoux, située sur les frontières et limites du royaume, le droit de lever des taxes pour leur permettre de reconstruire les tours et défenses nécessaires à la protection de leur cité. Ces travaux sont en cours quand en novembre 1355, les troupes anglaises du Prince Noir prennent d’assaut la ville « faiblement fermée » (nous dit le chroniqueur Froissart) et lui font « grans damages ». Véritable traumatisme, cette destruction de la ville pousse le pouvoir royal à faire entreprendre la construction d’une nouvelle ligne de défense autour de la Grande et de la Petite Ville. Tous les Limouxins doivent y participer, y compris les nobles et les clercs très nombreux dans la cité tout comme les moines bénédictins des abbayes toutes proches de Saint-Hilaire et de Saint-Polycarpe. En quelques décennies, Limoux est munie d’une nouvelle muraille, avec tout ce qu’il convient à sa défense (fossés, portes, barbacanes, barrières). En 1392, le roi Charles VI donne symboliquement les clés des portes de la ville aux consuls représentant ses habitants. À eux désormais d’entretenir toutes ces fortifications nouvelles et d’en assurer la garde. Des privilèges accordés par le roi en 1399 sur la vente des vins dans la ville doivent permettre de subvenir à l’entretien de ces protections nouvelles.
Un exemple rare de tour en fer à cheval adaptée au XVe siècle aux premiers « bâtons à feu »
De toutes les tours reconstruites en cette extrême fin du XIVe siècle pour protéger la ville sur les deux rives du fleuve, une seule, bâtie en grès local dit d’Alet-les-Bains, au carrefour des routes provenant de Toulouse, de la Haute Vallée et de Carcassonne n’est pas rectangulaire mais « ronde », en fait en fer à cheval. Initialement ouverte à la gorge, c’est-à-dire sans mur au sud pour boucher chaque niveau, elle permet de surveiller à 360° degrés toutes arrivées dangereuses par ces voies importantes. Elle doit son nom à cette particularité. Qualifiée de « Tour neuve » en 1460, elle prend le nom de « Tour ronde » de la Toulzane au début du XVIe siècle. Entourée de fortifications presque totalement bâties en terre, elle affiche autant une fonction militaire et défensive qu’ostentatoire. Sa forme correspond à l’évolution de l’armement au début du XVe siècle, rendue nécessaire par l’apparition de l’artillerie à poudre. Munie initialement d’archères pour le tir à l’arc ou à l’arbalète, elle voit ses ouvertures modifiées très vite pour accueillir les premières bombardelles ou « bâtons à feu ».
Sa présence imposante à l’entrée de la ville ne dissuade pas les protestants, chassés de Carcassonne en 1562, de s’attaquer à Limoux ; ils le font néanmoins une première fois par la Petite Ville, secteur peut-être moins défendu, une seconde fois en 1577 en s’attaquant au Pont Vieux et encore à la Petite Ville. Limoux est entre-temps devenue un bastion des forces catholiques et de la Ligue dirigée par le maréchal de Joyeuse. La défense de la « Tour ronde » est adaptée aux armes nouvelles de cette époque. Des canonnières à la Française et des arquebusières y sont aménagées. Limoux ne sera plus assiégée ; le Traité des Pyrénées, signé entre la France et l’Espagne en 1659, repousse plus au sud la frontière. La tour et les pans de murailles qui l’entourent, en pierre ou en terre, ne sont plus entretenus. Elle est même « démilitarisée » ; acquise un temps par un bourgeois de Limoux, un dénommé Castaing, elle finit par intégrer en 1694 les bâtiments du couvent des Dames de Sainte-Marthe dont l’enclos était protégé par cette fortification depuis la deuxième moitié du XIVe siècle. Vendue à la Révolution comme une grande partie des restes de l’ancien couvent, elle est acquise par le négociant Jean-Bernard Lapasset. Déjà fermée à cette époque (et ce depuis le XVIIe ou le XVIIIe siècle ? On ne sait pas), elle reçoit une nouvelle affection pour servir de logements. Le mur sud donnant sur la cour est peint en trompe-l’œil ; on y représente un décor de style néoclassique assez raffiné encore visible par endroits. Au tournant des années 1840-1850, la tour et les bâtiments voisins font partie de l’héritage du banquier Benjamin Lapasset, importante figure locale du Second Empire qui deviendra même, pendant quelques jours, maire de Limoux du 19 mai au 5 novembre 1867. C’est à ces deux personnalités, et non à leur neveu et cousin le célèbre général Ferdinand-Auguste Lapasset, que la tour doit son nom actuel de « Tour Lapasset ».
Fierté de nos ancêtres du XVe siècle, la tour ronde de la Toulzane constitue un témoignage unique de la richesse de notre ville à la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance. Prenez le temps de la regarder et de décrypter sa façade nord particulièrement lisible. Sans équivalent dans notre région, elle mérite toute l’attention que nous lui portons à nouveau.
© Charles Peytavie



