Canicule
Bon sang, mais bien sûr ! C’est la faute à ces fichus ovnis.
Subir une canicule en plein mois de mai ne peut raisonnablement pas avoir une explication terrestre. Ce serait trop simple. Trop logique. Trop déprimant aussi.
Mais non, Georges ! Forcément, quelque part, entre Pluton et une base secrète du Nevada, des petits hommes verts traficotent le thermostat de la planète… pendant que la Nasa a le dos tourné.
Ce n’est pas notre mode de vie qui transforme lentement la Terre en four à pizza géant. Eh non ! pas question d’admettre la vérité ! Tu comprends ça ? c’est moins vendeur, moins glamour qu’un documentaire flou, filmé avec une caméra tremblante et montrant une lumière bizarre au-dessus d’un champ de maïs.
La science, cette éternelle rabat-joie, continue pourtant de répéter des choses insupportablement rationnelles : faut réduire les émissions, repenser nos habitudes, consommer moins, isoler les bâtiments, limiter les énergies fossiles… et ceci et cela ! Bref, à nous de faire des efforts.
Or, je le répète encore une fois, l’humanité moderne adore tout, sauf les efforts. Elle préfère largement attendre un miracle technologique, un Elon Musk sous stéroïdes ou un extraterrestre bienveillant capable de climatiser la planète avec une télécommande cosmique.
Et, dans ce grand théâtre du déni, la décision de Donald Trump de déclassifier des documents tenus jusqu’ici secrets, sur les ovnis et des phénomènes aériens inexpliqués, tombe à pic pour expliquer tout ça.
Mais pas du tout, Georges ! Ce n’est certainement pas une lubie du milliardaire insomniaque fasciné par les soucoupes volantes, alors qu’on a toujours pas trouvé E.T. en train de remplir un formulaire administratif du Pentagone. Mais, entre toi et moi, c’est surtout une manière très pratique de détourner les regards. Pendant qu’on scrute le ciel en espérant le retour d’E.T., l’extraterrestre préféré de millions de Terriens, on oublie un peu les guerres qui s’enlisent, les pompes à essence qui donnent des sueurs froides et les climatiseurs qui tournent comme des réacteurs d’un Airbus A380.
Et puis, les ovnis ont un avantage considérable : ils dispensent de réfléchir.
Et tu sais bien, Georges, que si des civilisations capables de traverser les galaxies existent, elles ont forcément inventé une énergie infinie, gratuite, propre et probablement compatible avec nos SUV de trois tonnes. Pourquoi remettre en question notre modèle quand des êtres interstellaires finiront tôt ou tard par nous offrir une batterie révolutionnaire connectée directement aux rayons du soleil et un barbecue solaire avec écran de protection ?
C’est là tout le génie du récit : remplacer la réalité par un feuilleton de science-fiction. La planète brûle ? eh bien regarde et croit plutôt en cette étrange lumière au-dessus du Montana. Les glaciers fondent ? Oui, mais as-tu vu tous ces témoignages affirmant avoir croisé des créatures sur le Pic de Bugarach ? Et à ce rythme-là, bientôt, les incendies de forêt dans les Corbières seront expliqués par des tests de lasers martiens pilotés depuis une station secrète sur Saturne.
Au fond, les extraterrestres ont bon dos. Ils sont devenus les saints patrons contemporains du refus de voir. Jadis, nos aïeux priaient pour la pluie ; aujourd’hui, toi et moi attendons un vaisseau spatial qui viendra sauver notre confort thermique sans qu’il soit nécessaire de renoncer aux vols low-cost pour un week-end à Dubaï ou à la livraison express de trois gadgets inutiles emballés dans deux kilos de plastique.
Le plus ironique, c’est que les aliens, s’ils existent vraiment, doivent probablement nous observer avec une immense perplexité. Traverser des années-lumière pour découvrir une espèce capable d’inventer internet, l’intelligence artificielle et la raclette industrielle… mais incapable de comprendre qu’on ne peut pas transformer la planète en barbecue géant sans finir soi-même en merguez.
Et si la température monte encore de quelques degrés, nous pourrons toujours expliquer que ce n’est pas la faute au climat… mais simplement au vaisseau-mère d’extra-terrestres belges, parti la nuit, à la fraîche (pas folle la guêpe) pour visiter le Soleil.
Dès lors, pourquoi s’inquiéter ? Le miracle venu d’une autre galaxie veille sur notre déni.
RP


