Chronique d’un « ah encore » devenu art de vivre.
La déception serre le cœur, fait cogiter, lance des réunions internes et personnelles à 3h du matin avec le cerveau en mode « qu’est-ce que j’ai encore raté ? ».
Car, bien-sûr, on veut comprendre. Pourquoi ? Comment ? À quel moment précis tout a dérapé ?
Bref, on enquête comme si on voulait décrocher le prix Goncourt de la maîtrise de la situation.
La déception réclame des explications, des justifications, du sens… Elle prend toute la place dans nos têtes. Vraiment trop.
Mais un jour, un truc étrange se produit : on n’est plus déçu pareil.
Pas parce qu’on est devenu froid. Pas parce qu’on ne ressent plus rien.
Juste parce qu’on a appris. (Oui, ça vient souvent avec l’âge… et surtout de quelques claques émotionnelles).
Avant, la déception débarquait chez moi comme la fin d’une série dramatique :
musique triste, regard perdu dans le vide, remise en question existentielle et une envie soudaine de changer de vie.
Aujourd’hui, elle arrive en pantoufles. Elle pose son sac. Et moi je la regarde et je lui dis :
— Ah. Encore toi.
C’est tout ? Oui, c’est tout.
Mais attention ! ce fameux « ah encore », ce n’est pas du tout de l’indifférence.
L’indifférence, c’est quand on ne ressent plus rien.
Moi, je vais très bien.
J’ai juste arrêté de faire semblant d’être surpris.
C’est un peu comme la machine à café ultra sophistiquée que l’on a achetée : au début, quand elle tombe en panne, on s’énerve. Puis on soupire. Et ensuite, sans discuter, on sort la casserole et le filtre papier.
Fin du débat. (oui, on peut appeler ça le fameux lâcher-prise).
Quand j’étais plus jeune, mes déceptions étaient pleines d’espoir. Je ne voulais en aucun cas déplaire, avant de comprendre que malheureusement on ne peut pas plaire à tout le monde. Les gens t’aiment ou te détestent sans vraiment te connaître. C’est comme ça.
Je croyais qu’en analysant tout, je pouvais changer les choses.
Changer les gens. Changer le monde. Quelle innocence. Presque mignon.
Mais à force de voir les mêmes scénarios se répéter, d’entendre les mêmes promesses, les mêmes absences, les mêmes excuses réchauffées au micro-ondes… ma déception a mûri. Elle s’est calmée. Elle est devenue minimaliste. Plus de drames. Plus de grandes scènes. Juste ce petit murmure intérieur, très chic :
— Ah encore… Avec le haussement d’épaule de quelqu’un qui sait. Genre philosophe fatigué mais lucide.
Ce « ah encore » contient tout : le passif, l’historique, les dossiers classés sans suite.
Il dit : je connais la chanson.
Il dit aussi : t’inquiète, cerveau, je gère.
Mais non, ce n’est pas capituler.
C’est arrêter d’envoyer de l’énergie dans une bataille déjà perdue.
Parce qu’espérer éternellement que certaines personnes changent, c’est un hobby qui coûte cher. En énergie. En nerfs. En dignité parfois.
Le « ah encore », lui, est plus économique. Il protège.
Il pose des limites sans faire un discours de 40 minutes.
Non, je ne suis pas devenu dur. Je suis devenu précis.
Je ne donne plus tout, tout le temps, à tout le monde. Je dose. J’observe. Je confonds moins patience et sacrifice. Bref, je deviens adulte émotionnellement. Ce qui est beaucoup moins glamour que prévu… mais nettement plus confortable.
Et le plus beau dans tout ça ? Ce n’est pas une fin en soi. C’est une mise à jour. Un reset. Un passage des épreuves en « version stable ».
Le jour où quelque chose de sincère arrivera, je ne sortirai pas les confettis, je ne ferai pas de danse de la victoire. Je dirai juste :
- Ah… enfin.
Pas surpris. Mais rassuré.
À méditer. Sans modération.
RP


