Souvenirs, Souvenirs
Cette semaine, nous vous proposons des souvenirs d’enfance d'une professeure de français à la retraite, bien connue des Limouxins.
La rédaction la remercie chaleureusement pour ce beau témoignage.
Souvenirs d’une enfance dans la rue Fusterie dans les années 1945-1950
- Amélie , rentre !
Sur un ton impératif , c’est ma chère grand-mère qui m’appelle , car Amélie , c’est moi , une petite fille de sept ans , qui a vu le jour dans la première moitié du 20èmesiècle , dans la rue Fusterie à Limoux . Ma grand-mère surveille les jeux des enfants dans la rue depuis son « observatoire » , la fenêtre de son « atelier de couture » , au rez-de-chaussée de la grande demeure dans laquelle je suis née : une très ancienne sénéchaussée . Au Moyen Age , la sénéchaussée était , au sud de la France , l’équivalent du bailliage , au nord . Le sénéchal , tout comme le bailli , exerçait , dans les petits territoires , l’autorité seigneuriale du roi ; il percevait les impôts , rendait la justice , rassemblait des contingents d’hommes pour le roi (le service d’ost) et imposait son autorité aux seigneurs régionaux , aux évêques et aux municipalités .
- Amélie , rentre !
Ma grand-mère trouve que je crie trop : on n’entend que moi ! Suivez-moi , je vais vous faire découvrir les lieux de ma petite
enfance , dans cette immense sénéchaussée .
On y pénétrait par un lourd portail de bois , fortement consolidé du côté intérieur par d’énormes barres métalliques : les épars . Dans l’immense couloir obscur , se trouvait , à droite , la porte qui ouvrait sur notre appartement que je vous décrirai tout à l’heure ; puis plus loin celle de la cellule-prison qui nous servait de cave et n’avait pas d’ouverture ; tout au fond de ce couloir , une porte vitrée ouvrait sur un jardin d’agrément planté d’arbres exotiques ; une orangerie longiligne était accolée au bâtiment mais les enfants n’y avaient pas accès ; et enfin des bassins dans lesquels on lavait le linge .
Puis , toujours au fond du couloir mais à gauche , s’élançait un immense escalier magistral qui conduisait aux étages et était très largement éclairé par de vastes vitraux qui donnaient sur le jardin .
Nous n’habitions que le rez-de-chaussée ; il était suffisamment large pour contenir une famille de cinq personnes . On entrait dans la salle commune par un haut perron . C’était une immense salle au plafond élevé soutenu par d’épaisses voûtes , aux murs très épais et prenant le jour par d’humbles fenestrons haut perchés . Seule , la « fenêtre observatoire » de ma grand-mère donnait une lumière suffisante . Le mur opposé à la porte était occupé par une très grande cheminée autour de laquelle nous nous regroupions tous , les longs soirs d’hiver .
Cette pièce était si spacieuse qu’elle servait tout à la fois de cuisine , de salle à manger , d’atelier de couture ( pour ma grand-mère ) , de bureau et de salle de jeux pour mes deux sœurs et moi-même ; les chambres , en enfilade , sans corridors , s’ouvraient sur le jardin .
Mais ce n’est pas ce jardin sans vie , sans âme , qui m’attirait : c’était notre rue , la rue Fusterie !
Cette rue était alors très animée , très bruyante , très odorante .
Contre notre maison se trouvait la forge . Du matin au soir , le maréchal-ferrant activait son feu grâce à un énorme soufflet et battait avec force le fer rougi à blanc , sur l’enclume , qui rendait un son métallique ; on l’entendait jusqu’au bout de la rue . Devant la forge se succédaient régulièrement , mais surtout le vendredi , jour de marché , des chevaux de labour et des chevaux de trait que l’on venait « chausser de neuf » ! Quel étonnement était le mien quand je voyais ces énormes bêtes , si dociles , plier le genou afin que le forgeron place le fer encore chaud sous leur sabot et le fixe à l’aide de longues pointes ! c’est alors qu’une forte odeur de corne brûlée chatouillait mes narines tandis que le pied du cheval reposait sur l’épais tablier de cuir du maréchal-ferrant . Et , pendant que celui-ci fixait les nouveaux fers , ces animaux se délestaient de leurs excréments et déversaient des cataractes d’urine fortement azotées qui rejoignaient les eaux usées qui coulaient dans le ruisseau .
Peu après intervenait notre voisin , le jardinier , monsieur Durand , qui possédait une petite remorque de sa fabrication , qu’il tractait lui-même et une grande pelle généreuse avec laquelle il récoltait le crottin tout fumant tout au long de la rue . Ses légumes faisaient l’envie des voisins
- Amélie , rentre !
Je suis encore dans la rue , au milieu des nombreux enfants du voisinage et je distribue les rôles pour le jeu : « les gendarmes et les voleurs » . Je n’accepte pas les récriminations ; c’est pourquoi le ton monte !
Cette rue était la cour de récréation de tous les enfants du quartier ; il n’y passait pas de voitures puisque nous n’en avions pas ; nous pouvions même dessiner des marelles au centre de la rue , jouer à colin-maillard en investissant les couloirs et hangars , au chat perché en grimpant sur les perrons et autres trottoirs , faire naviguer des bateaux de papier ou de liège dans les ruisseaux où se déversaient les eaux de vaisselle et de lessive …
Les soirs d’été , c’était au tour des adultes d’investir la rue ! les familles sortaient avec des chaises que l’on regroupait devant la maison d’un voisin et on papotait . On évoquait des souvenirs , on s’informait de la santé de chacun , on médisait parfois : « Adèle se maquille beaucoup trop ; Lise prétend attribuer un prénom d’artiste à son nouveau-né ! » . Le soir tombait tout doucement sur les voix qui se faisaient plus basses ; quand on avait épuisé matière à échanges et que les bâillements se répétaient , les chaises rentraient une à une dans leurs foyers respectifs .
Vendredi jour de marché de 8 heures à 17 heures .
Le marché est très animé ; on y vient depuis la haute vallée de l’Aude , les Corbières , le Razès , en charrette , carriole , autobus , micheline . Les supermarchés et autres grandes surfaces n’existent pas encore à Limoux et dans les épiceries on ne se sert pas soi-même .
La place occupe un grand carré surélevé , entre les arcades , et on se promène tout autour . A chaque angle de la place se trouvent des fontaines , très utiles puisque certaines demeures ne possèdent pas l’eau courante . Le jeu favori des gamins est de diriger le jet d’eau puissant sur les fillettes qui passent . Celles-ci se sauvent en injuriant les galopins tout en s’ébrouant .
Autour du grand bassin , qui occupait alors la position centrale de la place , se trouvent des kiosques à journaux ; les vieux limouxins se regroupent autour d’eux pour commenter en « patois » les dernières nouvelles .
Parmi les étals qui offrent des articles de mercerie , de quincaillerie… on rencontre la marchande de bonbons , Madame Candille . Nos yeux d’enfants s’émerveillent devant l’immense variété des produits exposés à la poussière ! les pommes d’amour sont vernies , les sucres d’orge sont multicolores , les rouleaux de réglisse bien noirs et un peu collants . Les boîtes de coco , les bâtons de réglisse qui font frissonner , tout nous enchante .
Mon école n’était pas très éloignée de la rue Fusterie ; il fallait seulement emprunter la rue des Ecoles et on aboutissait aux Halles , à la Poste et aux écoles maternelles et primaires . C’était notre vieux chien aveugle Kissou qui se chargeait de nous y conduire à neuf heures et à quatorze heures et de revenir nous chercher à douze heures et à dix-sept heures . Il ne se trompait jamais ni d’heure ni de lieu ni d’enfants à ramener à la maison ! la troupe d’enfants bruyante et agitée qui déboulait du portail de l’école ne l’effrayait pas .
Les jeudis et dimanches nous allions au Patronage dirigé par les sœurs de la Congrégation Anne Marie Javouhey ; nous nous rendions « au couvent » , là où se situe actuellement l’hôpital psychiatrique .Les sœurs imaginaient , pour nous occuper , des jeux de piste , des séances de cinéma où évoluaient « Perlin , Pinpin , les joyeux Nains » , des ateliers de couture ou de chants . Pour Noël , elles dressaient un grand sapin dans la salle et nous offraient des jouets qui avaient été fabriqués par les « malades » ( nous ne devions pas dire « les fous » ). Ces jouets étaient de véritables merveilles . j’avais eu droit , une année , à un carrosse tracté par deux chevaux , de soie rose , et dans lequel étaient deux personnages richement vêtus : dentelles , rubans , châpeaux élaborés ; la seule vue de cette œuvre était un émerveillement ! Une autre année , j’avais reçu une petite armoire en bois dont les portes peintes de bouquets de fleurs s’ouvraient sur de minuscules étagères et tiroirs . Quel soin ,quelle précision , quel goût il avait fallu pour fabriquer ces splendides miniatures .
A onze ans j’ai quitté ma chère rue Fusterie pour partir en pension pour de nombreuses années . Adieu , mon enfance ! Adieu mon insouciance ! Limoux , peu à peu , s’est modernisée . Ma rue a perdu son maréchal-ferrant , les façades se sont repeintes , les voisins sont partis les uns après les autres , les ruisseaux et les trottoirs ont disparu car le « tout à l’égout » a été mis en place , les voitures ont occupé l’espace , tout l’espace , et l’indifférence des nouveaux occupants des demeures vidées a fait perdre , à jamais , la joie de vivre ensemble et de partager…dans la rue Fusterie !
A.M.



