Lun 19 janvier 2026
  • Déposer une annonce légale
  • Nous contacter
  • S'abonner au journal
  • Connexion
logo Le Limouxin
  • Les journaux
  • À la une
 7 °C Limoux
  1. Accueil / Articles / Souvenirs souvenirs
Article

Souvenirs, Souvenirs

REPORTAGE
20 novembre 2025
Articles récents
15 janvier 2026
Sous les baskets de l’ACL
15 janvier 2026
Thia delsol nous dit tout
15 janvier 2026
Janvier mode d’emploi !
8 janvier 2026

Souvenirs, Souvenirs

Cette semaine, nous vous proposons des souvenirs d’enfance d'une professeure de français à la retraite, bien connue des Limouxins.
La rédaction la remercie chaleureusement pour ce beau témoignage.


Souvenirs d’une enfance dans la rue Fusterie dans les années 1945-1950

-  Amélie , rentre !

Sur un ton impératif , c’est ma chère grand-mère qui m’appelle , car Amélie , c’est moi , une petite fille de sept ans , qui a vu le jour dans la première moitié du 20èmesiècle , dans la rue Fusterie à Limoux . Ma grand-mère surveille les jeux des enfants dans la rue depuis son « observatoire » , la fenêtre de son « atelier de couture » , au rez-de-chaussée de la grande demeure dans laquelle je suis née : une très ancienne sénéchaussée . Au Moyen Age , la sénéchaussée était , au sud de la France , l’équivalent du bailliage , au nord . Le sénéchal , tout comme le bailli , exerçait , dans les petits territoires , l’autorité seigneuriale du roi ; il percevait les impôts , rendait la justice , rassemblait des contingents d’hommes pour le roi (le service d’ost) et imposait son autorité aux seigneurs régionaux , aux évêques et aux municipalités .

  • Amélie , rentre !

Ma grand-mère trouve que je crie trop : on n’entend que moi ! Suivez-moi , je vais vous faire découvrir les lieux de ma petite

enfance , dans cette immense sénéchaussée .

On y pénétrait par un lourd portail de bois , fortement consolidé du côté intérieur par d’énormes barres métalliques : les épars . Dans l’immense couloir obscur , se trouvait , à droite , la porte qui ouvrait sur notre appartement  que je vous décrirai tout à l’heure ; puis plus loin celle de la cellule-prison qui nous servait de cave et n’avait pas d’ouverture ;  tout au fond de ce couloir , une porte vitrée ouvrait sur un jardin d’agrément planté d’arbres exotiques ; une orangerie longiligne était accolée au bâtiment mais les enfants n’y avaient pas accès ; et enfin des bassins dans lesquels on lavait le linge .

Puis , toujours au fond du couloir mais à gauche , s’élançait un immense escalier magistral qui conduisait aux étages et était très  largement éclairé par de vastes vitraux qui donnaient sur le jardin .

Nous n’habitions que le rez-de-chaussée ; il était suffisamment large pour contenir une famille de cinq personnes . On entrait dans la salle commune par un haut perron . C’était une immense salle au plafond élevé soutenu par d’épaisses voûtes , aux murs très épais et prenant le jour par d’humbles fenestrons haut perchés . Seule , la « fenêtre observatoire » de ma grand-mère donnait une lumière suffisante . Le mur opposé à la porte était occupé par une très grande cheminée autour de laquelle nous nous regroupions tous , les longs soirs d’hiver .

Cette pièce était si spacieuse qu’elle servait tout à la fois de cuisine , de salle à manger , d’atelier de couture ( pour ma grand-mère ) , de bureau et de salle de jeux pour mes deux sœurs et moi-même ; les chambres , en enfilade , sans corridors , s’ouvraient sur le jardin .

Mais ce n’est pas ce jardin sans vie , sans âme , qui m’attirait : c’était notre rue , la rue Fusterie !

Cette rue était alors très animée , très bruyante , très odorante .

Contre notre maison se trouvait la forge . Du matin au soir , le maréchal-ferrant activait son feu grâce à un énorme soufflet et battait avec force le fer rougi à blanc , sur l’enclume , qui rendait un son métallique ; on l’entendait jusqu’au bout de la rue . Devant la forge se succédaient régulièrement , mais surtout le vendredi , jour de marché , des chevaux de labour et des chevaux de trait que l’on venait « chausser de neuf » ! Quel étonnement était le mien quand je voyais ces énormes bêtes , si dociles , plier le genou afin que le forgeron place le fer encore chaud sous leur sabot et le fixe à l’aide de longues pointes ! c’est alors qu’une forte odeur de corne brûlée chatouillait mes narines tandis que le pied du cheval reposait sur l’épais tablier de cuir du maréchal-ferrant . Et , pendant que celui-ci fixait les nouveaux fers , ces animaux se délestaient de leurs excréments et déversaient des cataractes d’urine fortement azotées qui rejoignaient les eaux usées qui coulaient dans le ruisseau .

Peu après intervenait notre voisin , le jardinier , monsieur Durand ,  qui possédait une petite remorque de sa fabrication , qu’il tractait lui-même et une grande pelle généreuse avec laquelle il récoltait le crottin tout fumant tout au long de la rue . Ses légumes faisaient l’envie des voisins

- Amélie , rentre !

Je suis encore dans la rue , au milieu des nombreux enfants du voisinage et je distribue les rôles pour le jeu : « les gendarmes et les voleurs » . Je n’accepte pas les récriminations ; c’est pourquoi le ton monte !

Cette rue était la cour de récréation de tous les enfants du quartier ;  il n’y passait pas de voitures puisque nous n’en avions pas ; nous pouvions même dessiner des marelles au centre de la rue , jouer à colin-maillard en investissant les couloirs et hangars , au chat perché en grimpant sur les perrons et autres trottoirs , faire naviguer des bateaux de papier ou de liège dans les ruisseaux où se déversaient  les eaux de vaisselle et de lessive …

Les soirs d’été , c’était au tour des adultes d’investir la rue ! les familles sortaient avec des chaises que l’on regroupait devant la maison d’un voisin et on papotait . On évoquait des souvenirs , on s’informait de la santé de chacun , on médisait parfois : « Adèle se maquille beaucoup trop ; Lise prétend attribuer un prénom d’artiste à son nouveau-né ! » . Le soir tombait tout doucement sur les voix qui se faisaient plus basses ; quand on avait épuisé matière à échanges et que les bâillements se répétaient , les chaises rentraient une à une dans leurs foyers respectifs .    

Vendredi jour de marché de 8 heures à 17 heures .

Le marché est très animé ; on y vient depuis la haute vallée de l’Aude , les Corbières , le Razès , en charrette , carriole , autobus , micheline . Les supermarchés et autres grandes surfaces n’existent pas encore  à Limoux et dans les épiceries on ne se sert pas soi-même .

La place occupe un grand carré surélevé , entre les arcades , et on se promène tout autour . A chaque angle de la place se trouvent des fontaines , très utiles puisque certaines demeures ne possèdent pas l’eau courante . Le jeu favori des gamins est de diriger le jet d’eau puissant sur les fillettes qui passent . Celles-ci se sauvent en injuriant les galopins tout en s’ébrouant .

Autour du grand bassin , qui occupait alors la position centrale de la place , se trouvent des kiosques à journaux ; les vieux limouxins se regroupent autour d’eux pour commenter en « patois » les dernières nouvelles .

Parmi les étals qui offrent des articles de mercerie , de quincaillerie… on rencontre la marchande de bonbons , Madame Candille . Nos yeux d’enfants s’émerveillent devant l’immense variété des produits exposés à la poussière ! les pommes d’amour sont vernies , les sucres d’orge sont multicolores , les rouleaux de réglisse bien noirs et un peu collants . Les boîtes de coco , les bâtons de réglisse qui font frissonner , tout nous enchante .

Mon école n’était pas très éloignée de la rue Fusterie ;  il fallait seulement emprunter la rue des Ecoles et on aboutissait aux Halles , à la Poste et aux écoles maternelles et primaires . C’était notre vieux chien aveugle Kissou qui se chargeait de nous y conduire à neuf heures et à quatorze heures et de revenir nous chercher à douze heures et à dix-sept heures . Il ne se trompait jamais ni d’heure ni de lieu ni d’enfants à ramener à la maison ! la troupe d’enfants bruyante et agitée qui déboulait du portail de l’école ne l’effrayait pas .

Les jeudis et dimanches nous allions au Patronage dirigé par les sœurs de la Congrégation Anne Marie Javouhey ; nous nous rendions « au couvent » , là où se situe actuellement l’hôpital psychiatrique .Les sœurs imaginaient , pour nous occuper , des jeux de piste , des séances de cinéma où évoluaient « Perlin , Pinpin , les joyeux Nains » , des ateliers de couture ou de chants . Pour Noël , elles dressaient un grand sapin dans la salle et nous offraient des jouets qui avaient été fabriqués par les « malades » ( nous ne devions pas dire « les fous » ). Ces jouets étaient de véritables merveilles . j’avais eu droit , une année , à un carrosse tracté par deux chevaux , de soie rose , et dans lequel étaient deux personnages richement vêtus : dentelles , rubans , châpeaux  élaborés ; la seule vue de cette œuvre était un émerveillement !  Une autre année , j’avais reçu une petite armoire en bois dont les portes peintes de bouquets de fleurs s’ouvraient sur de minuscules étagères et tiroirs . Quel soin ,quelle précision , quel goût il avait fallu pour fabriquer ces splendides miniatures .

 

A onze ans j’ai quitté ma chère rue Fusterie pour partir en pension pour de nombreuses années . Adieu , mon enfance ! Adieu mon insouciance ! Limoux , peu à peu , s’est modernisée . Ma rue a perdu son maréchal-ferrant , les façades se sont repeintes , les voisins sont partis les uns après les autres , les ruisseaux et les trottoirs ont disparu car le « tout à l’égout » a été mis en place , les voitures ont occupé l’espace , tout l’espace , et l’indifférence des nouveaux occupants des demeures vidées a fait perdre , à jamais , la joie de vivre ensemble et de partager…dans la rue Fusterie !

                                                             A.M.

 

logo

Créé en 1822, Le Limouxin est l’hebdomadaire le plus ancien de France encore en activité. C’est un journal très apprécié des limouxins et ex-limouxins puisque les lecteurs ont la chance de découvrir, chaque semaine, à moindre frais toutes les informations de la Cité Blanquetière et de ses environs.

Navigation

  • À la une
  • Les journaux
  • Demande d'adhésion
  • Mon compte
  • Contact

Dernier journal

Le Limouxin N°4193 du 16/01/2026
15 janvier 2026

Articles récents

15 janvier 2026
Sous les baskets de l’ACL
Sous les baskets de l’ACL
15 janvier 2026

Site internet créé par gtl digital.

Ce site utilise utilise des cookies pour :

- Mesurer l'audience du site